Comment la Covid-19 a changé la Consommation des Français

“Les Essentiels de la République, comment la Covid-19 a changé la Consommation des Français” par Michel-Edouard Leclerc et Alexandre Tuaillon

« Plus rien ne sera comme avant. » Combien de fois n’a-t-on pas entendu cette affirmation ; la consommation sera plus vertueuse, plus locale, les produits seront moins transformés… Assénées avec force, toutes ces affirmations expriment-elles plus une exhortation ou une certitude ?
Un mouvement général d’amélioration de notre alimentation a été lancé en 2017‑2018, quand distributeurs, industriels de l’agroalimentaire et agriculteurs ont été interpellés par les politiques nouvellement élus, pour travailler sur un processus vertueux de transition alimentaire. Des dizaines de commissions ont animé un brainstorming, labellisé « États généraux de l’alimentation » pour faire émerger des dispositions législatives (loi Égalim) et des engagements auxquels ont souscrit les principaux acteurs économiques du secteur… Il en a résulté une narration collective valorisant la montée en gamme des productions nationales, la lutte contre le gaspillage, la traçabilité des produits et, plus généralement, l’information des consommateurs.

Tout le monde s’y est mis, toutes les brigades de l’alimentaire français, depuis les chefs étoilés jusqu’aux programmateurs d’émissions culinaires à la télé, avec des supporters aussi hétéroclites que Michel Cymes ou Périco Légasse…, avec, par-dessus le marché (et ce n’était pas la moindre des motivations), un argumentaire sanitaire et qualitatif (nutrition, bien-être animal, etc.) qui permettrait de justifier un surplus de rémunération pour nos agriculteurs ou industriels, appelés à abandonner les pesticides, à se convertir au
bio ou à l’agriculture raisonnée, à donner plus de place à la diversité…

(…)
Si tous les Français ne revendiquent pas de vouloir opter pour une consommation plus maîtrisée, l’Institut IRI nous rappelle qu’ils sont quand même près de 40 % à être déjà véritablement engagés et sensibles à des notions comme le gaspillage alimentaire,
l’origine des produits, l’utilisation des produits phytosanitaires…

En 2021, on retrouvera plus forte encore cette volonté des consommateurs d’accéder à une alimentation plus saine, avec plus de naturalité (moins d’additifs, moins de pesticides, etc.) et une traçabilité accrue. Ces aspirations ne semblent pas remises en cause par la pandémie. Pour preuve, l’intérêt passionné des consommateurs pour des appli comme Yuka, Too Good To Go, Phenix, etc. Ou encore, au Parlement français, les débats sur la présence de sels nitrités dans le jambon, sur les viandes de synthèse ou la réglementation
régissant l’usage des qualificatifs de steaks et de laits. Sans parler du basculement d’une foule d’industriels jadis opposés au Nutri-Score et désormais promoteurs de cette notation alimentaire, au point d’en faire un sujet européen.(…)

Mais la mirobolante accumulation d’épargne des Français (130 milliards de surplus sur 2020) ne doit pas agir en prisme déformant. Non, tous les Français ne se sont pas enrichis pendant la crise. Non, ils n’ont pas tous constitué un matelas de sécurité, pour des lendemains meilleurs. Ces statistiques globales ne concernent qu’un petit nombre de privilégiés. (…) La crise sociale qui s’installe, avec son cortège de licenciements et de baisses de revenus, remet clairement la question du prix au cœur des préoccupations des consommateurs.

Depuis des années, E. Leclerc se fait régulièrement tacler par les politiques, qui lui reprochent sa politique de prix bas. Combien de fois a-t-on entendu parlementaires et ministres expliquer que notre enseigne était incapable de comprendre que « les Français sont prêts à payer plus cher leur alimentation ». Avec le flots de critiques négatives de dizaines de milliers de clients, qui ont protesté contre le prix trop élevé des fruits et légumes 100% français proposés durant le premier confinement, on a pu mesurer, en temps réel et à grande échelle, que ce que les Français disaient aux sondeurs ne correspondait pas à la réalité de leurs achats une fois arrivés en magasin.
(…)
En vérité, la préoccupation du prix n’a jamais vraiment abandonné les Français, sauf dans le discours de quelques dogmatiques hors sol. Mais alors que les produits alimentaires premiers prix avaient tendance à reculer avant le 16 mars 2020, ils retrouvent leur place
dans les paniers des clients au sortir du confinement.

Le succès du drive s’explique aussi par une raison : outre la dimension sanitaire et le gain de temps, c’est un outil irremplaçable pour les ménages qui veulent maîtriser leur budget. Les prix y sont affichés directement sur l’écran, facilement comparables avant d’avoir à se
déplacer pour faire ses courses.

Ce que l’on observe partout, dans l’alimentaire comme dans le non-alimentaire, c’est l’exacerbation de la fracture sociale entre les consommateurs. Si les Français modifient progressivement (et en profondeur) leurs choix de consommation, ils restent toutefois soumis à un premier critère : le coût de la dépense.

Toutes les enseignes qui font du prix un sujet permanent de leurs préoccupations sont en position de conquête de clientèle durant l’année 2020. C’est E. Leclerc, Intermarché, mais aussi Lidl ou Aldi pour l’alimentaire. C’est aussi Action, Noz, Stockomani ou Normal, où les prix moyens des produits vendus tournent autour de 2 euros.

Si le processus d’évolution sanitaire et qualitative du modèle alimentaire est plébiscité par les Français, la condition de cette transition exige que toutes ces offres, meilleures, soient accessibles au plus grand nombre. L’inverse ne serait vécu que comme frustration, déclassement et pourrait trouver de nouveau une expression « jaune fluo » sur les ronds-points.»

 

POUR ALLER PLUS LOIN :
Les essentiels de la République
Comment la Covid-19 a changé la consommation des Français
Editions de l’Observatoire
224 pages
Date de parution :  24/03/2021